Avant le retour à la nuit
J'avais pensé que ma mère était désormais trop âgée pour mourir. Mon frère cadet et moi l'avions placée, sans lui demander son avis, dans une chambre de quinze mètres carrés à la Résidence Heureuse, une maison de repos qui valait bien toutes les autres. L'endroit parfait comme antichambre de la fin. C'était le cœur de l'hiver, janvier avec ses matins noirs et ses nuits interminables, longues comme un jour sans pain, aurait dit ma mère qui s'y connaissait en privations.
Elle était malheureuse à la Résidence Heureuse. Je lui rendais visite chaque jour. Je la découvrais assise au bord de son lit, en pleurs. Elle répétait sans cesse que ce n'était pas chez elle, ici. Elle voulait retourner dans cette Italie du Sud qu'elle avait quittée quatre-vingt-cinq années auparavant. Cela nous ramenait loin en arrière. Je n'ai jamais trouvé les mots pour la consoler. Incapable de la serrer dans mes bras. Jamais nous ne nous sommes enlacés.
Ma mère s'était tue, c'était surprenant, elle qui avait tant parlé durant sa vie. Je connaissais son histoire, moi. Son arrivée en France par la gare de Modane, une nuit glaciale de février. Une petite pièce d'une lire serrée au creux de sa main, une fortune. La grande traversée de son existence, elle me l'avait si souvent racontée. Ces récits étaient devenus les miens. Mais ils ont fini par devenir trop encombrants. Alors pour m'en libérer, je les ai jetés sans ménagement, comme ils venaient, sur toute l'étendue d'une centaine de pages.